15/03/2010

Jean Ferrat parvient au bout de son âge

ferratLa chanson française perd le dernier de ses Mohicans, un vieux Peau-Rouge qui n'a jamais, pour paraphraser le poète Chavée, marché à la file indienne. Chagrin et détresse. 

  Jean Ferrat parvient au bout de son âge

Au bout de mon âge / Qu'aurais-je trouvé ? / Vivre est un village / Où j'ai mal rêvé (Louis Aragon, chanté par Ferrat)

Un châtaignier, le dernier grand, le tout dernier de haute futaie, vient de rendre l'âme. Cette fois, l'ère des grands arbres de la Chanson française est révolue. Grande voix, bel auteur, belle gueule, insoumis impénitent, moustaches considérables, le grand Jean des sources, l'Ardêchois est mort. On reste hébété, la gorge nouée, un douloureux pincement au coeur. Cent chansons nous viennent aux lèvres. Ce répertoire nous habitait. Nous habite. Un arbre s'absente, la forêt nous paraît décimée. 

Il est, avec Brassens, Ferré, Brel, une des griffes magistrales de la Chanson française. Comme ses glorieux pairs, c'est un type à caractère, un amoureux du texte, un genre d'homme intraitable, un type à part. Aimé de la foule dans laquelle il a contribué à répandre la poésie, il est peu prisé des instances et des censeurs du tube cathodique qu'il incommode et indispose avec ses coups de gueule et ses prises de position.  Ceci ne l'empêche pas de culminer. Son très récent "best of" en trois albums l'atteste : Ferrat cartonne. Il s'est établi dans une sorte de clandestinité dorée : il n'est entendu que de ceux qui désirent l'entendre. Un "public privé" considérable. Plébiscite ! Ferrat est en mille salons, sur cent mille lecteurs. Il crache le feu et sème la tendresse d'une voix de crooner sublime. La foule en redemande. A la foule, ses goûts les plus ancrés, ses indéfectibles prédilections, les ondes ne les commandent pas. Et Ferrat est une de ses voix monumentales. Il a quelque chose d'un flambeau, sa place est faite malgré les obstacles et les pépères de la rétention qui sévissent au royaume frelaté des ondes. Ferrat est passé, sans négociations, sans accommodements, au travers des mailles du filet. Contre vents (des mauvais) et marées (souvent pestilentielles). A cela, on ajoutera que Ferrat n'avait pas le goût de courtiser, même son public. Il s'était depuis des lustres rangé des tréteaux. On ne le voyait que très rarement sur le petit écran, trop petit sans doute pour la stature hors normes du chanteur. Il n'avait pas non plus la manie de se répandre en interviews. Ferrat ne s'est, somme toute, acquitté que d'une seule obligation envers son public : lui prodiguer de belles chansons. Cela suffisait à son bonheur, semble-t-il.    

C'est un personnage, une fameuse paire de moustaches. C'est quelqu'un que j'ai aimé, adopté d'emblée, à la première écoute. Mon premier titre, c'était "Berceuse". "Dors petit homme, / dors, petit frère". C'est le premier titre que j'ai découvert de lui, sur un 33 tours. C'était "Berceuse" et, surtout, titre qui m'avait conquis par son élégance sublime "Jevous aime".  J'étais adolescent. J'ai pensé : "Merde, quelle voix ! C'est sublime !". Tout m'a agréé, ravi : la voix basse et superbe, flexible, la belle mélodie et ces textes chantés si inédits, audacieux et distingués". Il est devenu un de mes favoris. J'ai tout reçu : ses exaltations, ses espérances, ses exécrations, ses colères. Même quand je n'approuvais pas totalement, je ne me désolidarisais pas. Il faut laisser un peu de latitude à ceux qui nous apportent tant. Ferrat est rare, dans toutes les acceptions du terme. Au final, il y a toujours un air de Ferrat qui me trotte dans la tête. Ma fidélité lointaine et anonyme n'a pas connu de baisse d'intensité. Cents chansons me montent aux lèvres, dans un grand désordre. Chants d'amour, de lumière, d'humeur, de révolte, de fête, d'humour. Je lui rends hommage ainsi, en notant, au fil du clavier, les chansons qui me viennent spontanément à l'esprit. Une façon de veiller, d'égrener mon très profane chapelet de gratitude. Deux Enfants au soleil, Nuit et brouillard, Je ne suis qu'un cri, C'est beau la vie, Un air de liberté, Une femme honnête (c'est un titre d'une conception tout à fait hilarante), Le Sabre et le goupillon, La Commune, Ma Môme, Le Bruit des bottes, Maria, Vipères lubriques, J'aurais seulement voulu, Aimer à perdre la raison, Les Tournesols, Mourir au soleil, L'Embellie, Pauvres petits cons, Dans la jungle ou dans le zoo, Bicentenaire, Cuba si, Je vous aime (j'adore la grâce érotique de cette chanson), Ma France, Pauvre Boris, Devine, Sacré Félicien, Devine, Viens mon frelot, La Complainte de Pablo Neruda, C'est toujours la première fois, A la une, Nous dormirons ensemble, Potemkine, Mis à part, Sacré Félicien, Les Belles Etrangères, Et pour l'exemple, Le Fantôme, L'Amour est cerise, Nul ne guérit de son enfance, Nous dormirons ensemble, J'arrive où je suis étranger... Dans les derniers deuils que j'ai vécus, somptueusement chanté et mis en musique par Ferrat, ce poème d'Aragon m'habitait :

Rien n'est précaire comme vivre

Rien comme être n'est passager

C'est un peu fondre pour le givre

Et pour le vent être léger

J'arrive où je suis étranger


Et Chambres d'un moment. Et "Odeurs des myrtils"/ dans les grands paniers,/ que demeure-t-il / de nous au grenier ? Tout ce dernier album que Ferrat consacrait à Aragon me plaît énormément. Et Carco, Chagall et Pablo mon ami. Oui, quelque chose de ma vie tourne au manège de ces chansons-là. Ces perles me reviennent en cascades, en torrents comme dévalant La Montagne. Belles éclaboussures de lumière, lucioles dans la nuit, étoiles sonores qu'on suspend à son oreille. Il y a tout ça, et ce qui ne me revient pas immédiatement à l'esprit, il y a ce trésor, cet énorme répertoire à l'ombre duquel s'asseoir et écouter. Rien de cela n'est perdu. J'aurai plus tard, de cela, une conviction plus intime, plus entière car ce soir je suis égaré dans l'obscurité du deuil. J'ai perdu un ami de plus de trente ans. Ma peine est profonde. On ne peut pas dire plus simplement, plus nûment les choses. 

Denys - Louis Colaux

Les visiteurs qui le souhaitent peuvent lire l'article que j'ai consacré à Ferrat en mars 2006 en consultant l'article à cette adresse :

http://users.skynet.be/club.achille.chavee/ferrat.htm  

12:32 Écrit par Communiste, c'est mon parti ! dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Bravo Bravo pour ce vibrant hommage à celui qui fut, pour moi, l'un des "très grands"...
Tous ceux qui l'aimaient en porteront longtemps le deuil...

Écrit par : Véro et les Sibis | 15/03/2010

Vraiment apprécier vous partager cette article.Jean a fait un service remarquable dans l'histoire de la nature et je ne peux pas penser à autre chose, mais le service qu'il a rendu à la nation tout pour long.Really merci! Vraiment cool.

Écrit par : bucky balls | 19/03/2014

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