29/08/2005

ODE AU PESSIMISME ET A LA MEDIOCRITE.

 

Nous vivons sans doute la fin d’une époque : celle des feux rouges de signalisation routière et l’avènement triomphal de l’ère du rond-point. Peu d’usagers semblent s’en plaindre et la tendance serait plutôt à l’adhésion générale. Il suffit de respecter la priorité du véhicule engagé dans l’espace giratoire et il n’est pas inutile de rappeler que l’on y tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Ne riez pas ! On a déjà vu des cyclistes - victimes d’une signalisation défaillante il est vrai - l’aborder en sens inverse ! Heureusement sans casse…

 

Ces ronds-points s’inscrivant dans le paysage de la cité, il vaut mieux les garnir, ça leur donne meilleure allure et ça embellit l’environnement. Ainsi, pour prendre quelques exemples au hasard, nous pourrions évoquer le Chat de Chapelle-lez-Herlaimont, le Tambour-major de Gerpinnes, le Marsupilami de Charleroi ou encore les parterres fleuris de Tubize, Ath, Beloeil, Floreffe, etc… Tous ces ronds-points sont bien beaux mais manquent cruellement d’originalité. Nous à La Louvière, Capitale du Surréalisme – terme dont le sens ne cesse de s’élargir – il est bien connu que nous sommes des Loups et non des moutons de Panurge. Alors, nous nous singularisons par un choix esthétique le plus éloigné possible des normes petites-bourgeoises et c’est, d’après nos esprits les plus cultivés, ce qui porte bien loin le renom de notre cité. La fontaine de Bury… Vous n’aimez pas ? Eh bien, désolé monsieur mais vous êtes un barbare !… Dans le sens le plus péjoratif du terme.

 

L’édification, l’année dernière, d’un monument étrange au rond-point du Tivoli a interpellé plus d’un quidam. Pour les non initiés, plutôt que de nous lancer dans de longues et ennuyeuses explications, nous décrirons simplement cet édifice comme une colossale tour d’acier. Celle-ci, exposée aux intempéries, a besoin de celles-la pour acquérir, au fil des averses, cette couleur rouille qui lui donne toute sa rutilance et ne cesse d’augmenter sa valeur marchande. Mais rassurez-vous, amoureux du patrimoine, nous ne sommes pas prêts de la vendre. Ceux qui l’ont installée sont bien décidés à la maintenir, pour des décennies, bien ancrée dans la terre voisine de Sars-Lonchamps.

 

Si vous êtes sceptiques quant à la prétendue beauté de l’édifice, nous pouvons vous rasséréner : vous ne savez peut-être pas que « c’est beau » mais ce sont des artistes qui l’ont choisi, donc « c’est beau ». Là, je vous sens déjà un peu plus apaisés. La plupart des riverains, éternels râleurs, gens capricieux, trop gâtés, n’apprécient pas cet amas génial de tôle. Concédons leur que, lorsqu’on aperçoit, sur le périmètre de DUFERCO, une théorie de bobines (ou coils) exposées à tout vent et donc progressivement rouillées, ça n’est pas très ragoûtant et ça suggère plutôt le pessimisme dans une cité où l’on nous bassine les oreilles, de la naissance de l’an à son dernier soupir, cette expression et ce verbe dont vous ne vous imprégnez pas assez : « image de marque » et « positiver ».

 

Ce monument de valeur inestimable est un « Châssis à molettes » - en wallon bèle-fleûr (belle fleur) – stylisé. « Belle fleur » : « De quoi vous dégoûter à jamais de la botanique » grincent les esprits les plus mesquins. Restons humbles : nous ne sommes pas assez malins, nous, simples mortels, pour comprendre l’art supérieur. Cet espace évanescent est un étage étheré, exclusivement réservé aux docteurs de la science. Vous DEVEZ vous sentir gai, joyeux, vous DEVEZ avoir le moral quand vous franchissez ce rond-point. Vous DEVEZ accorder votre entière confiance aux humains un peu plus humains que vous car ils détiennent des qualités de visionnaires et sont donc forcément plus lucides que la piétaille inculte. Vous riez tous en lisant ma prose. Ça ne me surprend pas et ça ne me choque pas : nous sommes (presque) tous – vous et moi – des (quasi) ingorants. Seuls quelques esprits éveillés ont compris que cette œuvre était divine. L’un d’entre eux ne s’est pas fait faute de rappeler qu’en son temps, « L’Appel » de Ianchelevici avait été très mal perçu par la populace alors qu’aujourd’hui tout un chacun trouve ce géant splendide. Seulement voilà, la symbolique de « L’Appel » est trop simple, désormais périmée. A l’heure actuelle,  la culture a détrôné l’économie sur le trône de l’opulence. Et la culture, c’est, par définition régionale, quelque chose qui NE PEUT PAS être simple. Vous DEVEZ faire un effort, lire entre les lignes – de rouille – le message d’autant plus profond qu’il distille puisqu’il trouve ses origines dans les entrailles de la terre charbonneuse du Centre. Et si vous comprenez, quel bonheur ! Les portes du Panthéon de la Science s’ouvrent à vous !…

 

Honte à nous ! Pas un sculpteur du terroir n’a été capable d’illustrer le charbonnage de manière crédible. Quelle dégénérescence ! Ces quelques tonnes d’acier savamment assemblées doivent leur paternité, non pas à un artiste régional mais à un Bruxellois ( ! ) que l’on suppose amoureux de notre passé laborieux. Personne n’a jamais su son nom, je vous suggère de l’appeler tout simplement Jef Vandemeulebroeck… Ouais, pas très original d’accord mais je le reconnais : on a l’intellect qu’on mérite.

 

Si vous êtes animé de perfides intentions, détrompez-vous illico. En d’autres termes, « Vous qui entrez, perdez tout espoir ». Je vais vous donner un bon conseil : n’essayez jamais de renverser cet édifice, quel que soit votre pouvoir d’incivisme. Même un poids lourd lancé à pleine vitesse ne pourrait s’y cogner qu’au prix d’un sinistre total. Le Châssis à molettes, lui, ne bougera pas d’un pouce. C’est vous dire que quand on  bâtit quelque chose chez nous, c’est du solide ! Si un régiment d’ouvrages comme celui-là avait pu être hérissé dans la forêt des Ardennes françaises en 1940, JAMAIS les chars de Guderian n’auraient pu passer et ça changeait tout le cours de la guerre : la Ligne Maginot aurait passé tous les fridolins à la moulinette. Et après tout,  ce monument, vous l’avez bien mérité ! En effet, à force de tout saccager dans les parcs publics, nos grands cerveaux provinciaux ont estimé que vous n’étiez pas dignes d’un rond-point de floralie, alors ils vous ont planté une corolle d’acier. Fini le temps d’effeuiller la marguerite. Quoi ? Que me chuchotez-vous dans l’oreille ? « Ode au pessimisme et à la médiocrité » ? Taisez-vous monsieur, vous blasphémez !…

 

Bienvenue à La louvière !…

 

Christian Quinet (qui, pour une fois, fait sienne la devise nationale néerlandaise : « JE MAINTIENDRAI ! ») – 27 août 2005.


06:54 Écrit par Communiste, c'est mon parti ! | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

l'art du rond-point joli à Binche, à la limite de Péronnes, une splendide sculpture métallique oxydée a aussi fait son apparition il y un an ou deux. Il y a très peu de temps que je sais que cette sculpture s'appelle "à la renverse". Pourtant, rien de renversant! Au début, je pensais même que ça représentait un "doigt d'honneur" dirigé vers La Louvière! Mais comme tu dis, nous ne sommes pas assez "in" ou "out" pour apprécier ces oeuvres à leur juste valeur.
A propos, combien il vaut le kilo de feraille???

Écrit par : Gregg Le Rouge | 20/09/2005

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