25/07/2004

SERGE REGGIANI, L'ITALIEN S'EST FAIT LA MALLE

Immense acteur, chanteur bouleversant, Serge Reggiani, quatre-vingt-deux ans, est décédé dans la nuit de jeudi à vendredi d’un arrêt cardiaque à son domicile parisien.
On le savait malade depuis longtemps, mais à chaque fois, en dépit d’un état de santé fragile, il savait être là, chantant jusqu’à la dernière minute devant son public. La dernière fois que nous l’avions vu, c’était l’an dernier au Festival d’Aix-en-Provence, où il avait tenu à se produire lors de la première édition de la manifestation. Sur scène, entre deux couplets, il lui arrivait de tousser, mais à chaque fois l’émotion était au rendez-vous.Serge Reggiani, c’était une voix teintée d’une mélancolie qui bouleversait les foules. Il était impossible de rester de marbre. Avec sa " gueule d’épagneul ", sa voix-blessure, ses chansons aux sublimes paroles, tout concourait à l’émotion dès qu’il apparaissait sur scène. Dans ses costumes de ville bleu nuit, en apparence, il était Monsieur Tout-le-monde, mais derrière un micro, l’Italien savait tirer des larmes de son auditoire grâce à ses chansons à texte qui racontaient la vie, les espoirs perdus, les amours, la nostalgie des temps passés.Comme Yves Montand, autre monstre sacré de la chanson et du cinéma, Reggiani fait partie de la première génération d’immigrés italiens en France, qui vont contribuer à latiniser la culture hexagonale. Il est né 2 mai 1922 à Reggio Emilia, dans le nord de l’Italie. Son père antifasciste, fuit l’Italie dès 1930 avec femme et enfant. La famille s’installe d’abord en Normandie, à Yvetot, où Reggiani père ouvre un salon de coiffure. Les temps sont difficiles et les Reggiani viennent vivre à Paris, non loin du Faubourg-Saint-Denis. À treize ans, le jeune Serge quitte l’école pour devenir apprenti coiffeur. Après quelques petits rôles au cinéma et au théâtre, il décide de s’inscrire au Conservatoire national d’art dramatique en 1939. Il en sortira avec deux prix de comédie et de tragédie. Durant ces années de guerre, il est remarqué par Jean Cocteau, qui le fait jouer dans la pièce les Enfants terribles. Il deviendra un formidable acteur On l’apprécie dans ses rôles de jeune premier au destin dramatique dès 1943 dans le Carrefour des enfants perdus, de Léo Joannon. C’est durant le tournage qu’il rencontre sa première épouse, la comédienne Jeannine Darcey, avec qui il aura deux enfants, Stephan et Carine. Après la guerre, devenu un comédien réputé, il enchaîne les films, jouant dans Étoile sans lumière de Marcel Blistene avec Édith Piaf, les Portes de la nuit de Marcel Carné, la Ronde de Max Ophuls, mais aussi et surtout dans Casque d’or de Jacques Becker, en 1952, où il partage l’affiche avec Simone Signoret. En 1960, il s’installe à Mougins, près de Cannes, avec sa nouvelle épouse Annie-Nöel et ses trois enfants, Célia, Simon et Maria. C’est l’époque où il va tourner dans deux longs métrages, le Doulous de Jean-Pierre Melville et le Guépard de Luchino Visconti, où il révélera son immense talent d’acteur. Puis il y aura le merveilleux Vincent, François, Paul et les autres.Artiste dans l’âme, Serge Reggiani a d’autres dons, tel celui de chanter. Sa voix grave au doux phrasé va l’inciter à se lancer dans la chanson à l’âge de quarante ans, " l’âge où on commence à se ressembler ", disait Cocteau. C’est sa rencontre avec le directeur artistique Jacques Cannetti qui va lui permettre de se lancer dans la chanson. À quarante-trois ans, il commence une nouvelle carrière. Il chante Les Loups sont entrés dans Paris - référence aux nazis durant la Seconde Guerre mondiale -, le Déserteur, la Java des bombes atomiques de Boris Vian. Il choisit ses mots et les textes magnifiques se succèdent, signés Goerges Moustaki, Albert Vidalie, Jean-Loup Dabadie, Pierre Tisserand, Claude Lemesle. Naissent alors des joyaux de la chanson, Ma liberté, Votre fille a vingt ans, Il suffirait de presque rien, l’Absence.. autant de ritournelles qui traduisent les sentiments d’un écorché vif que l’on voit se produire à Bobino, l’Olympia où sur les scènes du monde, comme au Canada. Partout, ce ne sont qu’hommages à cet homme, qui avait la chanson dans le sang. À 70 balais, titre d’un de ses albums, il chantait Mathusalem, avec l’espoir de devenir un chêne centenaire, " pas un vieux con ! ". On le vérifia encore à la Fête de l’Huma, où il se produit sur la grande scène en septembre 2003. Quand on s’appelle Reggiani, on chante pour dire quoi ? " Rien de particulier, nous confiait-t-il dans l’Humanité Dimanche du 29 juillet 1993. Je ne suis pas un chanteur à message. Chacun prend ce qu’il veut. Prenons Les loups, une chanson très importante que je ne quitterai jamais [.] . Sartre, à qui j’en parlais, me dit : " Je ne suis pas satisfait de la fin, ça devrait être : les loups, c’est nous ! " La chanson pour lui n’était pas art mineur. Il en avait fait un art total et émouvant, auquel il avait su donner ses lettres de noblesse.Artiste engagé à gauche, le mouvement du monde l’intéressait, comme la politique, dont il avait toujours un mot à dire, lucide, sur la société. Amateur de littérature, cet homme lettré s’était découvert une autre passion sur la fin de sa vie : la peinture. Serge Reggiani semblait revivre à travers ses toiles contemporaines où les contours abstraits s’accompagnaient de couleurs ensoleillées : " Je barbouille ", nous avait-il dit un jour : " J’ai acheté des toiles, pas trop grandes, de la peinture acrylique et pas à l’huile. Et puis j’ai présenté mes peintures. Je peins généralement en fin d’après-midi. Puis je dîne, et je me couche, souvent pas content de ce que j’ai fait. Et vers trois heures du matin, ne pouvant pas dormir à cause de cela, je retravaille ma toile. Cette façon s’appelle d’ailleurs des " repentirs ". Un très joli mot. "Il était comme cela, Serge Reggiani, plein de tendresse, doté d’une voix qu’on n’oubliera jamais qui n’a pas fini de nous émouvoir." Je ne suis pas croyant, disait-il. Je pense que l’au-delà, c’est le néant. Il n’y pas de purgatoire, d’enfer ou de paradis. Pour moi disparaître, c’est vraiment disparaître. On me prend, on me met dans un trou, et on n’en parle plus ". Tel était Reggiani.
Victor Hache. Article paru dans l' Huma du 24 juillet 2004.

12:13 Écrit par Communiste, c'est mon parti ! | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Les loups sont entrés dans Paris Sans vouloir polémiquer et autant que je le sache, les "loups" ne représentent pas les troupes allemandes de 1940 mais les troupes de Thiers qui en 1870 sont venues écraser la commune en entrant par les portes d'issy et ivry (grosso modo). Bon d'accord les les prussiens n'étaient pas loin, mais ils regardaient.
25 à 30000 "parisiens" massacrés pendant la "semaine sanglante" et
une chanson comme celle-là marque plus que l'entrée des troupes allemandes dans paris (cet "épisode" n'a pas marquée notre histoire !)

Écrit par : romain | 26/10/2004

HOMMAGE. JE RENDS HOMMAGE A L'ACTEUR , AU CHANTEUR ENCAGER , MAIS SURTOUT A L 'HOMME DE LA GAUCHE COMMUNISTE ,FIDELE A SES CONVICTIONS..........JUSQU 'AU BOUT, merci serge.

Écrit par : PIETERS | 27/08/2005

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